Discours Magistrale 2024

Photo du discours de Martin Vetterli durant la Magistrale 2024 © EPFL / Adrien Buttier

Monsieur le Conseiller fédéral,
Madame la ConseillĂšre nationale,
Monsieur l’ancien Conseiller fĂ©dĂ©ral,
Messieurs les Anciens SecrĂ©taires d’État Ă  la formation, la recherche et l’innovation,
Monsieur le Président du CEPF, chers membres et anciens membres du CEPF,
Madame et Monsieur les anciens Présidents du CEPF,
Madame la Présidente du Conseil suisse de la science,
Monsieur le Président du Conseil de la recherche du Fonds National Suisse,
Monsieur le Conseiller d’État,
Madame la Syndique, Monsieur le Syndic, et Mesdames et Messieurs les représentant.es des autorités communales,
Madame la PrĂ©sidente de la chambre des hautes Ă©coles universitaires et Rectrice de l’UniversitĂ© de BĂąle,
Madame la PrĂ©sidente du Conseil de l’UniversitĂ© de la Suisse italienne,
Monsieur le PrĂ©sident du Karlsruher Institut fĂŒr Technologie,
Mesdames et Messieurs les Rectrices et Recteurs ainsi que les ReprĂ©sentant.es des UniversitĂ©s et des Hautes Écoles,
Madame la Secrétaire Générale de Swissuniversities,
Monsieur le PrĂ©sident Ă©mĂ©rite de l’EPFL,
Monsieur le Président de la Fondation EPFL+,
Madame la PrĂ©sidente dĂ©signĂ©e de l’EPFL, chĂšre Anna, toutes mes fĂ©licitations pour cette nomination! Mesdames et Messieurs ami.es de l’EPFL.
Chers parents et chĂšres Familles,
ChÚres diplÎmées et chers diplÎmés,

Bravo !

Je vais faire un exposé en 4 actes :

  • Tout d’abord, nous cĂ©lĂ©brons votre succĂšs
  • Ensuite, je parlerai « Du Bon Usage d’une École Polytechnique »
  • Puis je regarderai vers le futur, en particulier Ă  propos de l’intelligence artificielle
  • Et finalement, je rappellerai les dĂ©fis qui nous attendent.

1- CĂ©lĂ©brons votre succĂšs et ceux qui vous ont aidĂ©s, tout en rappelant ce qui l’a permis

Commençons par une sĂ©quence ‘’fun’’

Le 10 juin de cette annĂ©e, TimothĂ© Mumenthaler, Ă©tudiant en microtechnique, gagne la course des 200m aux Championnats d’Europe Ă  Rome. À l’arrivĂ©e, un journaliste lui demande : «Et votre prochain dĂ©fi ?»  TimothĂ© rĂ©pond : «rĂ©ussir mes examens Ă  l’EPFL !»

Vous n’ĂȘtes pas tous champions d’Europe du 200m, mais vous ĂȘtes championnes et champions de l’EPFL, car aujourd’hui vous obtenez votre diplĂŽme, Bravo !

Votre diplĂŽme, votre rĂ©ussite et votre futur comme alumni de notre Ă©cole sont la fiertĂ© de nous tous, parents, collaborateurs et professeurs. J’en profite pour remercier toutes celles et tous ceux qui ont contribuĂ© Ă  votre succĂšs, Ă  commencer par vos parents, proches et amis.

Concernant votre diplĂŽme, je citerai Machiavel :

«Ce n’est pas le titre qui honore la personne, mais la personne qui honore le titre», Souvenez-vous de cette maxime dans votre future carriĂšre.

Je me permets aussi de rappeler qu’en Suisse, c’est la sociĂ©tĂ© qui investit dans une Ă©ducation de qualitĂ© pour tous, un investissement pour le futur de notre pays. Ce modĂšle bien europĂ©en a fait ses preuves, et il est Ă  l’inverse du systĂšme anglo-saxon oĂč l’étudiant s’endette pour se former.

Nous, au contraire, nous pensons que les Ă©tudiants sont une source de talent, et non de revenu.

Message #1: if it ain’t broken, don’t fix it

D’oĂč mon premier message : Comme disent aussi les Anglo-saxons que certains prennent en exemple: “if it ain’t broken, don’t fix it. ”

Le «systĂšme Suisse», c’est-Ă -dire une Ă©ducation publique abordable et une formation de qualitĂ©, fonctionne, vous en ĂȘtes la preuve vivante. Alumni, aidez-nous Ă  le maintenir, Ă  l’amĂ©liorer, merci!

 

2- Du bon usage d’une Ă©cole polytechnique

 Passons au deuxiĂšme acte, dans lequel j’aimerais vous parler « Du Bon Usage d’une École Polytechnique ».

Je m’empresse d’ajouter «fĂ©dĂ©rale» et «suisse» afin de souligner la complĂ©mentaritĂ© des Écoles polytechniques avec les universitĂ©s et les HES. Une complĂ©mentaritĂ© pleinement implantĂ©e sur la place lausannoise.

Les Ă©coles polytechniques ou « institutes of technology » sont un fer de lance pour le pays, et ceci depuis la rĂ©volution industrielle au milieu du 19e siĂšcle, un tournant que la Suisse a rĂ©ussi grĂące Ă  la crĂ©ation du «Poly» Ă  ZĂŒrich et de l’«École spĂ©ciale de Lausanne», notre ancĂȘtre, dans les annĂ©es 1850. 

Et la révolution industrielle se poursuit, car la technologie prend une place de plus en plus centrale dans notre civilisation, pour le meilleur ou pour le pire, à vous alumni de vous assurer que ce soit pour le meilleur.

La mission des Écoles polytechniques, c’est de rĂ©pondre aux dĂ©fis de la sociĂ©tĂ©, en dĂ©veloppant le savoir nĂ©cessaire par la recherche, en le transmettant par l’enseignement, en le fructifiant par le transfert de technologie, et finalement en le donnant Ă  la sociĂ©tĂ© qui dĂ©cidera de la gouvernance des sciences et des technologies.

Pour ceci, les bases scientifiques sont fondamentales, et comme vous le savez, la science est une maĂźtresse exigeante.

Rappelons que le processus scientifique n’a de seul but que de rĂ©duire l’incertitude. La vĂ©ritĂ© dogmatique est un mirage, et les “fake news” un poison pour la sociĂ©tĂ©.

Le savoir que nous gĂ©nĂ©rons est le bien commun de l’humanitĂ©, accessible Ă  tous, et dont les gĂ©nĂ©rations futures feront, nous l’espĂ©rons, bon usage.

La technologie, elle, est un agent double, car elle peut ĂȘtre utilisĂ©e pour faire le bien comme pour faire le mal, pour construire ou dĂ©truire, soigner ou tuer. Et comme exemple :  les technologies Ă  double usage, les monopoles Ă©mergents ou l’augmentation des inĂ©galitĂ©s liĂ©es Ă  l’accĂšs aux technologies de pointe.

Il est de notre responsabiltĂ©, comme acteurs de la science et de la technologie, de veiller au grain. Car, comme on le dit parfois, si le progrĂšs est aveugle, il a besoin d’ĂȘtre guidĂ© !

Les Ă©coles polytechniques sont aussi responsables de garder la Suisse dans le peloton de tĂȘte des nations actrices de la science et de la technologie. Et les “rankings ”, qu’on adore dĂ©tester, le montrent bien.

Mais au-delĂ  des classements, nos Ă©coles aident les citoyens, les entreprises et les politiciens Ă  naviguer, tout en Ă©vitant les Ă©cueils politico-Ă©conomiques des rĂ©volutions technologiques. En effet, nous ne pouvons pas juste ĂȘtre des consommateurs de technologie, nous devons aider Ă  les façonner afin qu’elles incarnent les valeurs de notre sociĂ©tĂ©.

Dans ce sens, je donne quelques exemples d’initiatives stratĂ©giques des EPF : la transformation Ă©nergĂ©tique zĂ©ro carbone, la mĂ©decine de prĂ©cision, la cybersĂ©curitĂ©, la confiance numĂ©rique, la science des donnĂ©es ou encore l’intelligence artificielle. Je note que toutes les initiatives stratĂ©giques sont faites en commun avec notre consƓur de ZĂŒrich.

Ceci me permet de remercier ici son président, Joël Mesot, pour cette précieuse collaboration.

Message #2: Yes, we deliver


Mon second message est simple : les Ă©coles polytechniques jouent un rĂŽle moteur pour notre pays.

Eh oui, elles représentent un investissement substantiel, mais croyez-moi, il est rentable :

– Par le talent : vous, ici dans la salle, notre fiertĂ© !

– Par le leadership scientifique et technologique sur des sujets phares.

– Par l’innovation, qui est le moteur de l’économie.

“Yes, we can, and we deliver!”

 

3- OĂč allons-nous ? (LLM, IA, and social values)

 C’est mon 8e et dernier discours de Magistrale, je me permets donc de parler de l’avenir, et l’intelligence artificielle (ou IA) en fait partie.

Nous pourrions poser la question à un des nombreux «chatbots» basés sur les grands modÚles de langage, les fameux «LLM», qui possÚdent des propriétés hallucinantes.

Ils prĂ©diraient sĂ»rement l’inĂ©luctable changement climatique, et qui sait, la fin de la civilisation, tout en annonçant que l’IA remplacera l’homme et gĂ©rera le futur de l’humanité 

Oui, car l’IA se base sur un concentrĂ© de donnĂ©es, glanĂ©es ou volĂ©es par les gĂ©ants du Net, et ironie de cette sociĂ©tĂ© hyperconnectĂ©e, mais peu rĂ©gulĂ©e, nous leur offrons nos donnĂ©es afin qu’ils nous les revendent
 cherchez l’erreur


À l’IA, je prĂ©fĂšre la mĂ©thode socratique du dĂ©bat d’idĂ©e entre ĂȘtres humains, et la mĂ©thode cartĂ©sienne qui permet de chercher, vĂ©rifier et comprendre la vĂ©ritĂ©.

Mais ne nous trompons point : comme l’invention de l’écriture, des nombres, de l’imprimerie, de la mĂ©thode expĂ©rimentale, de l’électricitĂ©, de l’ordinateur et du calcul scientifique, l’IA va profondĂ©ment modifier la maniĂšre dont nous travaillons, cherchons, innovons et vivons ensemble.

Clairement, l’IA recĂšle un Ă©norme potentiel pour la recherche et l’innovation. Et sans doute aussi pour la sociĂ©tĂ©, mais sans gouvernance adĂ©quate, elle en devient son talon d’Achille.

Car l’IA doit rester au service de l’homme :

L’humanitĂ© est bien plus qu’une collection de donnĂ©es conduisant Ă  des corrĂ©lations aveugles. C’est Ă  la sociĂ©tĂ© de dĂ©cider des valeurs que nous voulons promouvoir, et ceci n’est probablement pas la fameuse “shareholder value” ou « valeur actionnariale » des grands groupes aux ambitions monopolistiques.

Message #3: L’IA pour le bien commun

 D’oĂč mon troisiĂšme message, Ă  vous chĂšres et chers diplĂŽmĂ©s. Comme scientifiques et ingĂ©nieurs, vous comprenez le potentiel Ă©norme, mais aussi les risques de l’IA. Souvenez-vous, le progrĂšs est aveugle et la technologie est borgne : Elle voit les opportunitĂ©s, mais elle ignore les risques.

Soyez donc vigilants, participez aux débats nécessaires afin que la société ne se laisse pas imposer une IA obsédée par les profits, mais développons une IA qui cherche à améliorer le bien commun.

 

4- Quelques défis qui nous guettent

 Pour finir, revenons aux dĂ©fis d’aujourd’hui, ici et maintenant.

Les annĂ©es rĂ©centes n’ont pas Ă©tĂ© de tout repos, et je n’escamoterai pas les tensions sur le campus liĂ©es aux Ă©vĂ©nements gĂ©opolitiques, en particulier au Moyen-Orient en IsraĂ«l, dans les territoires palestiniens occupĂ©s, et au Liban.

Tout d’abord, je salue l’engagement des Ă©tudiants dans les dĂ©bats de sociĂ©tĂ©, car nous ne voulons pas former ce que les germanophones appellent des «Fachidioten».

Cet engagement estudiantin sur les campus du monde entier a ouvert une discussion nĂ©cessaire sur le rĂŽle de l’universitĂ© dans le dĂ©bat politique, et sur la neutralitĂ© d’une institution acadĂ©mique. Si l’institution adopte une position arrĂȘtĂ©e, elle Ă©touffe le dialogue. Mais je dois reconnaĂźtre que l’exercice est une marche sur le fil du rasoir.

Oui, l’universitĂ© est l’endroit oĂč rĂšgne le pouvoir des idĂ©es, et non pas l’idĂ©e du pouvoir. Mais l’universitĂ© doit pouvoir fonctionner pour que le dĂ©bat d’idĂ©es puisse effectivement avoir lieu.

En ayant participĂ© aux discussions, nĂ©gociations, et “town hall” sur le sujet, je dois avouer que plus d’une fois, je me suis dit : Ma libertĂ© d’expression s’arrĂȘte lĂ  oĂč commence celle de l’autre, et trouver cette frontiĂšre est nĂ©cessaire au maintien d’un dialogue ouvert, civilisĂ© et respectueux.

Puis de penser aux trois filtres de Socrate, à appliquer chaque fois que l’on prononce une affirmation :

  • Est-ce vrai ?
  • Est-ce utile ?
  • Est-ce bienveillant ?

Le défi du débat respectueux et équilibré restera sur tous les sujets qui polarisent et ils ne manquent pas.

Je rappelle que vos prĂ©dĂ©cesseurs, Ă©tudiants de l’EPFL ont Ă©tĂ© pionniers en introduisant le « Serment d’ArchimĂšde » il y a plus de trente ans.

Un serment de comportement Ă©thique pour ingĂ©nieurs et qui anime encore aujourd’hui une discussion sur les valeurs de notre institution. Je salue nos Ă©tudiants qui perpĂ©tuent cette tradition.

En parallĂšle aux dĂ©bats philosophiques, nous avons des discussions plus terre Ă  terre et quantitatives, je pourrais parler de la restriction du nombre d’étudiantes et d’étudiants, du fantĂŽme d’un numerus clausus, des taxes d’études, des relations de recherche avec l’Union europĂ©enne ou encore du budget des Écoles Polytechniques FĂ©dĂ©rales.

Ici n’est pas le lieu ni le moment d’ouvrir ces dĂ©bats, car le jour est Ă  la fĂȘte, votre fĂȘte.

Message #4: Veillons au grain, le futur est dans nos mains

Je finirai par un message pour la Suisse. Ce pays qui a su par le passĂ© investir judicieusement dans l’éducation, la recherche et l’innovation.

Un pays qui n’investit pas dans sa jeunesse n’investit pas dans son avenir.

Et un pays qui n’investit pas dans son avenir est un pays qui s’essouffle 


Et je citerai le politicien Abraham Lincoln : « Si vous pensez que l’Ă©ducation coĂ»te cher, essayez l’ignorance ! »

 

5- Mot de la fin

 Il est temps de conclure : Vous avez beaucoup travaillé pour réussir, mais vous avez aussi eu beaucoup de chance : partagez cette chance, le monde est avare de générosité : soyez magnanime.

Faites que grñce à vous, le monde soit un peu meilleur qu’avant vous. Si nous tous, nous nous attelons à cette tñche, le monde ira mieux, c’est un algorithme trùs simple.

Mais la vie n’est pas un algorithme ou un paquet de donnĂ©es : la vie, c’est aussi le rĂ©seau de collĂšgues et d’amis que vous vous ĂȘtes faits en Ă©tudiant Ă  l’EPFL.

Et souvenez-vous de la fameuse citation de Nelson Mandela:

“I never lose. Either I win, or I learn!”

 « Je ne perds jamais, soit je gagne, soit j’apprends ! »

 

6- Remerciements

C’est le moment des remerciements, et de tirer ma rĂ©vĂ©rence. C’est un honneur d’avoir servi l’institution, j’espĂšre l’avoir servi avec honneur.

Je remercie notre ministre de tutelle, le Conseiller fĂ©dĂ©ral Guy Parmelin, pour sa prĂ©sence et le soutien qu’il nous accorde. Merci Ă©galement Monsieur Parmelin pour la patience que vous avez montrĂ©e Ă  mon Ă©gard, comme vous le savez, le scientifique, c’est aussi un peu le fou du roi.

Comme toujours, ce sont les célÚbres « petites mains » qui font le gros du travail : merci à toutes les personnes qui ont organisé et accompagné la Magistrale 2024.

Pour la musique, je remercie “Marta and her big band”.