Discours Magistrale 2023

Photo du discours de Martin Vetterli durant la Magistrale 2023 © 2023 Cyril Zingaro / Keystone / EPFL
Photo du discours de Martin Vetterli durant la Magistrale 2023 © 2023 Cyril Zingaro / Keystone / EPFL

Madame la Présidente du Comité International de la Croix-Rouge,
Madame la Ministre,
Monsieur l’Ambassadeur,
Monsieur le Conseiller aux États,
Monsieur le Conseiller National,
Madame la Syndique, Monsieur le Syndic, Mesdames et Messieurs les représentant·es des autorités communales,
Monsieur le PrĂ©sident du Conseil des Écoles polytechniques fĂ©dĂ©rales et chers membres du Conseil des Écoles polytechniques fĂ©dĂ©rales,

Madame la Présidente de swissuniversities,
Messieurs les Recteurs et Représentant·es des Universités,
Mesdames et Messieurs les ReprĂ©sentant·es des Hautes Écoles,
Monsieur le PrĂ©sident Ă©mĂ©rite de l’EPFL,
Chers Parents et chĂšres familles,
ChÚres diplÎmées, chers diplÎmés

Ces jours, l’introduction standard de toute intervention commence par « je n’ai pas utilisĂ© ChatGPT pour Ă©crire mon discours Â»… Mais pourquoi me croiriez-vous ? Peut-ĂȘtre parce que je suis lĂ  en personne, que je reprĂ©sente une institution, l’EPFL, que vous respectez, et dont vous ĂȘtes dĂ©sormais diplĂŽmé·es !

Dans le fond, j’espĂšre que vous me faites confiance, car la confiance est le ciment de la civilisation. Dans un monde dĂ©matĂ©rialisĂ©, informatisĂ©, manipulĂ©, la confiance est une denrĂ©e rare et ĂŽ combien prĂ©cieuse. Je me permets alors de vous poser quelques questions :

  1. D’abord, qu’est-ce que la civilisation ? Car si elle est en danger en raison de ChatGPT et plus gĂ©nĂ©ralement de l’intelligence artificielle, il vaut mieux la dĂ©finir !
  2. Ensuite, quels sont les dĂ©fis que pose effectivement l’intelligence artificielle Ă  notre civilisation, car si en tant que scientifiques et ingĂ©nieurs, nous sommes les apprentis sorciers de ces nouvelles technologies, nous sommes Ă©galement responsables d’en faire bon usage.
  3. Et finalement, quels sont les dĂ©fis que pose la double crise climatique et Ă©nergĂ©tique et quelles solutions une Ă©cole comme l’EPFL peut-elle proposer, car si le dĂ©fi de l’Intelligence Artificielle est virtuel, celui de la crise climatique est rĂ©el et vital.

J’en reviens Ă  la premiĂšre question, que vous trouvez probablement surprenante de ma part, car c’est une question de science humaine : « Qu’est-ce que la civilisation ? Â»

L’anthropologue amĂ©ricaine Margaret Mead, en rĂ©ponse Ă  la question : « Quel est le premier signe de la civilisation dans le monde ? Â» aurait rĂ©pondu : « un fĂ©mur guĂ©ri Â». Elle aurait expliquĂ© que « Dans le rĂšgne animal, si tu te casses la jambe, tu meurs, tu ne peux ni fuir le danger ni te nourrir. Dans le monde de la jungle, un humain avec un fĂ©mur cassĂ© ne survivrait pas, sauf si un groupe de personnes s’occupe de lui jusqu’à la guĂ©rison. LĂ  est le point oĂč la civilisation commence. Â». J’en conclus alors que le premier signe de civilisation, c’est la compassion !

D’oĂč mon premier message Ă  vous, diplĂŽmé·es de l’EPFL, qui allez entrer dans un monde qui parfois ressemble Ă  une jungle : N’oubliez pas que le vrai signe d’une civilisation, c’est la compassion. Et dans ce monde oĂč semble rĂ©gner « la loi du plus fort Â», soyez gĂ©nĂ©reux, soyez civilisĂ©s.

Maintenant que nous avons dĂ©fini ce qu’est la civilisation, nous sommes prĂȘts Ă  discuter de cette intelligence artificielle qui, selon certains, la met en danger.

Revenons donc à ChatGPT, cette boßte noire qui génÚre du texte tellement raisonnable, ou MidJourney qui produit des images fort vraisemblables.

La vraie question n’est pas celle de l’apparence ni celle de la vraisemblance : c’est celle de la vĂ©ritĂ©. Nous savons que ces machines magiques, qui se nourrissent de toutes les informations Ă  disposition sur Internet, dĂ©couvrent des corrĂ©lations impressionnantes. Mais vous savez toutes et tous que corrĂ©lation ne signifie pas causalitĂ©. Et que le dĂ©fi de la science, c’est justement de dĂ©couvrir, Ă  partir de toutes les donnĂ©es et de toutes les informations accumulĂ©es, les causalitĂ©s cachĂ©es.

Remontons dans l’histoire, et tant qu’à faire, Ă  Socrate. L’oracle de Delphes prĂ©tendait que Socrate Ă©tait le citoyen le plus sage d’AthĂšnes. Celui-ci appliqua la mĂ©thode
 socratique, faisant le tour des politiciens, poĂštes et artisans en cherchant le plus sage d’entre eux. Il dĂ©couvre que ces concitoyens soit ne savent pas ce qu’ils savent, ou prĂ©tendent savoir plus qu’ils ne savent. Il conclut alors qu’il est le plus sage, car il connaĂźt et son savoir, et ses limites.

Clairement, ChatGPT ne passe pas la barre socratique, car le programme parle beaucoup (d’aucuns diraient qu’il « tchache Â»), mais il n’a aucune notion de « vĂ©ritĂ© Â», ou de savoir ce qu’il sait ou ne sait pas. Il ne connaĂźt pas ses limites – et il faut reconnaĂźtre que parmi ses utilisateurs en bĂ©ate admiration, beaucoup le croient omniscient. Et les biais inhĂ©rents aux immenses quantitĂ©s de donnĂ©es glanĂ©es, pour ne pas dire volĂ©es sur Internet, sont reproduits, voire renforcĂ©s. Nous sommes dans le cas classique de technologies contrĂŽlĂ©es par des entreprises cotĂ©es en bourse, alors qu’une gouvernance est nĂ©cessaire de la part de la sociĂ©tĂ©, cette sociĂ©tĂ© dont elles profitent. Le fait qu’elles bĂątissent un quasi-monopole aggrave cette situation.

Revenons Ă  ces boĂźtes noires de l’intelligence artificielle. Comme vous le savez certainement, elles produisent parfois des hallucinations, des extrapolations sauvages Ă  partir de donnĂ©es mal digĂ©rĂ©es.
Mais vous savez aussi que toutes les sociĂ©tĂ©s civilisĂ©es ont fini par rĂ©guler les hallucinogĂšnes, alors que nous assistons Ă  un pathĂ©tique vide de gouvernance en ce qui concerne l’intelligence artificielle.

Ceci m’amĂšne Ă  mon second message : en tant que scientifiques et ingĂ©nieurs, vous ĂȘtes les maĂźtres de ces nouvelles technologies au potentiel gigantesque. La sociĂ©tĂ© vous a donnĂ© la formation de pointe pour maĂźtriser ces outils, soyez conscients de leur impact pour en faire bon usage, pour renforcer cette sociĂ©tĂ© ouverte, dĂ©mocratique et Ă©galitaire qui vous a Ă©duquĂ©s.

L’intelligence artificielle possĂšde un autre talon d’Achille, en plus de son manque de gouvernance et de sa propension Ă  gĂ©nĂ©rer des « fake news Â» 
 Il s’agit en fait d’une collision entre pĂ©taflops et mĂ©gajoules, ou puissance de calcul et consommation d’énergie.

En somme, c’est l’informatique contre la physique, car si la premiĂšre suit la loi de Moore, avec un doublement de la puissance de calcul tous les 18 ou 24 mois, la seconde par contre fait face aux limites planĂ©taires. Ceci nous conduit naturellement au deuxiĂšme dĂ©fi majeur, et celui-ci est rĂ©ellement un danger pour la civilisation. C’est bien sĂ»r, le changement climatique et les dĂ©fis sociĂ©taux, Ă©conomiques et technologiques qui en dĂ©coulent.

Car soyons honnĂȘtes, la crise climatique est la collision des lois de la nature et de celles de l’économie. Si les premiĂšres sont immuables depuis le big bang, donc depuis quelque 14 milliards d’annĂ©es, les secondes sont dĂ©terminĂ©es par la sociĂ©tĂ©. Je ne peux m’empĂȘcher de penser Ă  la caricature suivante, parue dans le New Yorker en 2012.

Cartoon by Tom Toro published in the New Yorker. A man and three children next to a campfire among an apocalyptic landscape. The man tells them “Yes, the planet got destroyed, but for a beautiful moment in time we created a lot of value for shareholders.” © Tom Toro / The New Yorker

Je vous lis la lĂ©gende : “Yes, the planet got destroyed. But for a beautiful moment in time we created a lot of value for shareholders”

En français : « Oui, la planÚte a été détruite. Mais pendant un moment magnifique, nous avons créé beaucoup de valeur pour les actionnaires. »

N’entrons point en politique, je m’y perdrais. Ou pour paraphraser le cĂ©lĂšbre aphorisme de Blaise Pascal, « La politique a ses raisons que la raison ne connaĂźt point » 


Mais parlons plutĂŽt de solutions Ă  la crise climatique, et lĂ , l’EPFL rĂ©pond prĂ©sent. Des Ă©nergies vertes Ă  la capture du carbone, de l’hydrogĂšne vert aux rĂ©seaux intelligents, notre recherche et nos innovations sont prĂȘtes pour la transition Ă  la neutralitĂ© carbone. Et nous avons lancĂ© une initiative conjointe avec notre consƓur de ZĂŒrich, ainsi que le PSI et l’EMPA : la « Coalition for Green Energy and Storage » afin d’accĂ©lĂ©rer cette transition ĂŽ combien nĂ©cessaire. L’intĂ©rĂȘt pour cette initiative est immense, de la philanthropie aux industriels, en passant par le gouvernement et les start-up. C’est un bel exemple du rĂŽle clĂ© que joue un institut de technologie face Ă  un dĂ©fi sociĂ©tal majeur.

Et que fait la communautĂ© EPFL ? Nous avons prĂ©sentĂ© ce printemps notre plan climat, ambitieux et dĂ©battu, qui touche tant nos missions d’éducation, de recherche et d’innovation que notre vie sur le campus. Car ce n’est qu’en modifiant/corrigeant/adaptant en profondeur notre mode de fonctionnement comme sociĂ©tĂ© que nous arriverons Ă  relever le dĂ©fi climatique. Le mieux, c’est de commencer par notre laboratoire grandeur nature, l’EPFL.

Prenons l’informatique, ou justement l’intelligence artificielle : elle est particuliĂšrement gourmande en Ă©nergie. Nous travaillons donc sur la sobriĂ©tĂ© numĂ©rique, avec le slogan ‘’Think twice, compute once’’, ou « RĂ©flĂ©chir deux fois, calculer une fois ». Ceci conduit Ă  des projets comme EcoCloud pour des centres de calculs efficients.

En parlant climat, il faut penser à long terme. Analysons le passé, avec un axe du temps logarithmique.

Ici mĂȘme, il y a plus de 10’000 ans, que voyons-nous ? De la glace au-dessus de nos tĂȘtes.

Il y a 1000 ans ? Plus de glace, mais le moyen-ùge, une période sombre de la civilisation.

Il y a 100 ans ? Un passage entre-deux-guerres difficile, mais avec une Ă©conomie des combustibles fossiles en plein essor, le dĂ©but de l’anthropocĂšne.

Il y a 10 ans ? On est à bout touchant des accords de Paris visant à juguler le réchauffement climatique à 1.5 degré.

Et il y a 1 annĂ©e (ou peut-ĂȘtre un peu moins ?) Vous prĂ©pariez votre diplĂŽme Ă  l’EPFL !

Regardons vers le futur, à 1, 10, 100 voire 1000 ans. Et agissons de façon responsable !

Ceci m’amĂšne au troisiĂšme message : Face au dĂ©fi climatique, chĂšres diplĂŽmĂ©es et chers diplĂŽmĂ©s, pensez Ă  long terme, mais agissez Ă  court terme ! Vos actions se doivent d’ĂȘtre responsables aujourd’hui, car ne l’oublions pas, le climat possĂšde une trĂšs longue mĂ©moire.

Il est temps pour moi de conclure. Être diplĂŽmĂ©.e de l’EPFL c’est bien sĂ»r une chance, mais c’est aussi une responsabilitĂ©. Et pour notre institution, vous savoir parmi nos alumni est Ă©galement une chance, et une responsabilitĂ©.

C’est ensemble que nous contribuons Ă  relever les dĂ©fis du futur, car ne l’oublions jamais, nous sommes au service de la civilisation !

La ligne de partage des eaux entre le pessimisme et l’optimisme, c’est la confiance. Et je suis optimiste, car j’ai confiance en vous, en vos tĂȘtes bien faites, en votre excellente formation, votre enthousiasme et votre gĂ©nĂ©rositĂ©.

Celles et ceux qui ont travaillĂ© Ă  adapter le Serment d’ArchimĂšde, l’équivalent du Serment d’Hippocrate pour les scientifiques, ingĂ©nieurs et architectes, serment qui vous sera prĂ©sentĂ© lors de vos remises de diplĂŽmes en section, en sont la meilleure preuve. Je les en remercie.

À toutes et tous, diplĂŽmĂ©es et diplĂŽmĂ©s : vous ferez de grandes choses, mais surtout, vous ferez les « bonnes » choses, en anglais « you will do the right thing », je vous en remercie d’avance.

Merci de votre attention !

Martin Vetterli
PrĂ©sident de l’EPFL